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Alain
Kirili Essays
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Au nom de la création By Paul Audi
À l'opposé, par exemple, d'un Clyfford Still qui affectionnait le "sans titre", et en affinité totale avec la manière dont ont opéré, chacun à sa façon, un Barnett Newman ou un David Smith, Kirili s'est plu, du moins jusqu'à présent, à inventer pour ses sculptures des titres éloquents. Messager, Adam, Commandement, Black Fire, White Fire, Gothic, Citeaux, Stare, Time of prayers, Générations, Cortège, Clinamen, Cantique des montées, Sonorité, Noces, Spirit of Mingus, Nudité, King, La Vague, Le Feu aux Poudres, Transfiguration, Aleph, Calvaire, Célébration, Partition, Méditerranée, Improvisation, Lois, Oratorio, Ségou, Solo, Sound of Sculpture, Fa Presto Voilà quelquesuns de ces titres magnifiques.
Aussi
le titre chez Kirili ne désignetil pas ce que l'uvre est
supposée représenter en tant qu' "image" d'une
expérience, mais bien plutôt cette expérience ellemême
et comme telle, cette expérience qu'elle est de part en part, mais
que l'on manque de prendre en considération aussitôt que
l'on appréhende l'uvre comme un objet matériel et
non pas comme une subjectivité en acte. Ce qu'indique le titre,
ce n'est donc ni l'uvre ellemême, en tant que matière
dotée d'une forme, ni le sens que d'aucuns croient pouvoir (ou
devoir) lui prêter ; mais son intime provenance, soit cette "expérience"
fondamentale et secrète dont relève sa création et
qui est toujours liée à la vie, à la vitalité,
à la vivacité, à la corporéité, à
l'individualité incarnée et sexuée de l'artiste qui
s'invente en créant. Bref, si l'uvre possède un nom,
celuici vise essentiellement à suggérer de quoi il retourne
en réalité avec cette motion, ou motivation, ou mobilisation,
avec cette dynamique inconsciente, corporelle, pulsionnelle, affective
et fantasmatique, qui aura donné naissance à l'uvre
afin qu'elle puisse s'offrir à la réjouissance esthétique
de quiconque aura plaisir à la contempler et à la toucher
Car enfin,
si, comme je l'ai indiqué plus haut, le titre ne renvoie pas au
fait que la forme de l'uvre puisse "représenter"
quelque chose, mais à cette uvre en tant qu'elle se présente
comme une expérience de vie, intensifiée par l'acte de création
luimême, alors, dans ce cas, c'est le cadre spirituel, c'est "l'esprit"
dans lequel cette expérience aura eu lieu, que le titre doit bien
pouvoir signaler avec le plus d'éclat et de justesse possibles.
D'où, par exemple, "Spirit of Mingus", qui exprime l'état
d'esprit qui aura présidé à la création de
l'uvre, ou "Segou", qui nomme l'esprit du lieu où
la sculpture aura été conçue
Mais le titre
peut aussi vouloir désigner la source d'inspiration principale
qui aura donné lieu à l'uvre (par exemple : Prastinas,
qui renvoie à la frontalité de cette statuaire cycladique
que Kirili se plaît ici à saluer, la défaisant aussi,
par ce rappel, ou cette adresse, de son antiquité lointaine
).
Il arrive toutefois (c'est même assez souvent le cas) que cette
source d'inspiration ne soit guère présente à l'esprit
du sculpteur à l'instant où il crée, de sorte que
ce n'est qu'après coup, au gré de sa contemplation de l'uvre
achevée, qu'il parvient à la reconnaître, à
l'identifier pour ce qu'elle est, avec la même certitude absolue
que s'il en avait été conscient au moment de sculpter
C'est
ainsi que dans le cas de sa sculpture Commandement une sculpture composée
d'éléments multiples en fer forgé, qui se présentent
comme autant de "lettres" indéchiffrables en trois dimensions,
dressées à même le sol, à une hauteur qui ne
dépasse que très rarement les quarante centimètres
, le titre ne renvoie guère à quelque "Loi" qui
serait comme matérialisée de façon visible ou tangible
par le geste expérimenté du sculpteur. Le titre indique
bien plutôt le fait, comme Kirili l'explique très bien luimême,
que lorsque les Tables de la Loi furent brisées par Moïse,
"les lettres s'envolèrent confirmant leurs forces éternelles,
leur indestructibilité" . [2] Ce qui veut dire que c'est cet
envol ou cette dispersion des lettres, avec tout ce dont ils témoignent,
que c'est cette dissémination féconde, avec tout ce qu'elle
contient de force et d'énergie créatrice pour l'avenir,
que c'est tout cela qu'est censé suggérer le titre de "Commandement"
et non pas, comprenonsle bien, le commandement biblique luimême.
En quelque
sorte, semble nous dire ici Kirili, ce qui m'importe le plus en tant qu'artiste,
ce qui importe le plus dans l'art, c'est le "cadre spirituel"
qu'ouvre et déploie la fracture des Tables de la Loi, et non le
contenu axiologique qui se trouve gravé dessus. Ainsi, ce qui prend
le plus d'importance au regard de la création artistique, c'est
la révélation de l'infinité des possibles à
mettre en uvre, c'est la sauvegarde de l'inépuisable potentiel
de création, que recèle la seule lettre aleph (d'où
Aleph, titre que Kirili donne à une autre de ses sculptures) et
non pas l'ensemble des combinaisons des lettres de l'alphabet hébraïque
effectivement réalisées comme suggère de le comprendre
ce passage de Gershom Scholem sur la Kabbale que cite Edmund White dans
son texte consacré aux Commandements : "[
] l'aleph,
peuton dire, est la marque de tout son articulé, d'ailleurs les
kabbalistes l'ont toujours considéré comme la racine spirituelle
de toutes les autres lettres, incluant dans son essence l'alphabet tout
entier et donc tous les autres éléments du discours humain."
[3] Et il
en va évidemment de même de tous les autres titres : "Ivresse",
"Noces", "Le Feu aux Poudres", etc. Tous ces noms,
en effet, n'expriment pas l'uvre comme représentation d'une
expérience qui se tiendrait avant elle, ou devant elle, ou audessus
d'elle ; ils n'expriment rien qui serait en relation avec l'activité
créatrice tout en demeurant différent d'elle, en tant que
"résultat". Leurs significations visent même à
faire échec à la "représentativité"
ou à "l'anthropomorphisme" supposée de l'uvre
(si tant est que celleci puisse y prêter le flanc). En d'autres
mots, ils empêchent, quand on les entend comme il faut, le caractère
mimétique qui risque toujours de s'attacher à la conception
de la forme, de "cristalliser". Ainsi, contrairement à ce qu'enseigne la parole des Evangiles, la lettre du titre chez Kirili est là pour vivifier l'uvre d'art, car autrement celuici ne serait plus qu'une question de formes ou de matières, ou de composition des deux. De sorte qu'en rattachant l'uvre à l'expérience créatrice, pulsionnelle et affective, qui lui a donné naissance et ne cesse de la rendre significative, le titre assure à sa façon les "noces" de la chair et de l'esprit. Comme l'exprime parfaitement Kirili dans son texte sur Barnett Newman, "Here one, sculpture blanche" : "le titre Ici [ ] traduit cette force de décision de l'artiste d'insistance du lieu : celui que subjectivise la sculpture." [4] Subjectiviser la sculpture : voilà bien, en effet, résumé en trois mots, le fond de l'affaire, le lieu et la formule, l'enjeu primordial, de la nomination ; car celleci assure la fonction primitive, quasi magique, presque "animiste", superbement incantatoire et profondément émouvante, de susciter la Présence avant sa capture ou captation possible par la machinerie objectivante de la représentation.
[1] Cité par D. Anfam, Abstract Expressionism, Londres, Thames and Hudson, 1990, p. 22
[2] A. Kirili, Statuaire, Paris, Gallimard, 1986,
p. 32. [4] A. Kirili, Statuaire, op. cit., p. 129.
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photography by Christian Carone unless otherwise indicated |
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