Alain Kirili
March 11 to April 24, 2004

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Au nom de la création

By Paul Audi

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À l'opposé, par exemple, d'un Clyfford Still qui affectionnait le "sans titre", et en affinité totale avec la manière dont ont opéré, chacun à sa façon, un Barnett Newman ou un David Smith, Kirili s'est plu, du moins jusqu'à présent, à inventer pour ses sculptures des titres éloquents. Messager, Adam, Commandement, Black Fire, White Fire, Gothic, Citeaux, Stare, Time of prayers, Générations, Cortège, Clinamen, Cantique des montées, Sonorité, Noces, Spirit of Mingus, Nudité, King, La Vague, Le Feu aux Poudres, Transfiguration, Aleph, Calvaire, Célébration, Partition, Méditerranée, Improvisation, Lois, Oratorio, Ségou, Solo, Sound of Sculpture, Fa Presto… Voilà quelquesuns de ces titres magnifiques.


Mais le titre, aije dit, révèle cette Présence qu'est l'œuvre sans recourir à sa symbolisation. Il ne tend donc pas à représenter ce qu'est cette œuvre, mais à la présentifier dans sa Présence, à la rendre présente, c'estàdire, comme on le verra, après en avoir repris le mot à Kirili luimême, à la subjectiviser. Or, à cet égard, le titre de "Commandement" (qui renvoie à la plus fameuse série de sculptures créées par Kirili) apparaît comme paradigmatique, en ce sens qu'il manifeste un trait d'essence que l'on retrouve à l'œuvre un peu partout. Un peu partout dans l'œuvre de Kirili, certes, mais aussi un peu partout dans l'art moderne. C'est que, comme l'affirme quelque part Mark Rothko, en une sentence que je qualifierais volontiers de "théorème de la modernité" : "Un tableau n'est pas l'image d'une expérience, c'est une expérience." [1] On pourrait dire tout aussi bien : l'œuvre n'est pas représentation, mais Présence. Ou bien encore elle est acte ce qui revient à dire qu'elle se veut toujours beaucoup moins signifiante que significative.

Aussi le titre chez Kirili ne désignetil pas ce que l'œuvre est supposée représenter en tant qu' "image" d'une expérience, mais bien plutôt cette expérience ellemême et comme telle, cette expérience qu'elle est de part en part, mais que l'on manque de prendre en considération aussitôt que l'on appréhende l'œuvre comme un objet matériel et non pas comme une subjectivité en acte. Ce qu'indique le titre, ce n'est donc ni l'œuvre ellemême, en tant que matière dotée d'une forme, ni le sens que d'aucuns croient pouvoir (ou devoir) lui prêter ; mais son intime provenance, soit cette "expérience" fondamentale et secrète dont relève sa création et qui est toujours liée à la vie, à la vitalité, à la vivacité, à la corporéité, à l'individualité incarnée et sexuée de l'artiste qui s'invente en créant. Bref, si l'œuvre possède un nom, celuici vise essentiellement à suggérer de quoi il retourne en réalité avec cette motion, ou motivation, ou mobilisation, avec cette dynamique inconsciente, corporelle, pulsionnelle, affective et fantasmatique, qui aura donné naissance à l'œuvre afin qu'elle puisse s'offrir à la réjouissance esthétique de quiconque aura plaisir à la contempler et à la toucher…

Car enfin, si, comme je l'ai indiqué plus haut, le titre ne renvoie pas au fait que la forme de l'œuvre puisse "représenter" quelque chose, mais à cette œuvre en tant qu'elle se présente comme une expérience de vie, intensifiée par l'acte de création luimême, alors, dans ce cas, c'est le cadre spirituel, c'est "l'esprit" dans lequel cette expérience aura eu lieu, que le titre doit bien pouvoir signaler avec le plus d'éclat et de justesse possibles. D'où, par exemple, "Spirit of Mingus", qui exprime l'état d'esprit qui aura présidé à la création de l'œuvre, ou "Segou", qui nomme l'esprit du lieu où la sculpture aura été conçue… Mais le titre peut aussi vouloir désigner la source d'inspiration principale qui aura donné lieu à l'œuvre (par exemple : Prastinas, qui renvoie à la frontalité de cette statuaire cycladique que Kirili se plaît ici à saluer, la défaisant aussi, par ce rappel, ou cette adresse, de son antiquité lointaine…). Il arrive toutefois (c'est même assez souvent le cas) que cette source d'inspiration ne soit guère présente à l'esprit du sculpteur à l'instant où il crée, de sorte que ce n'est qu'après coup, au gré de sa contemplation de l'œuvre achevée, qu'il parvient à la reconnaître, à l'identifier pour ce qu'elle est, avec la même certitude absolue que s'il en avait été conscient au moment de sculpter…

C'est ainsi que dans le cas de sa sculpture Commandement une sculpture composée d'éléments multiples en fer forgé, qui se présentent comme autant de "lettres" indéchiffrables en trois dimensions, dressées à même le sol, à une hauteur qui ne dépasse que très rarement les quarante centimètres , le titre ne renvoie guère à quelque "Loi" qui serait comme matérialisée de façon visible ou tangible par le geste expérimenté du sculpteur. Le titre indique bien plutôt le fait, comme Kirili l'explique très bien luimême, que lorsque les Tables de la Loi furent brisées par Moïse, "les lettres s'envolèrent confirmant leurs forces éternelles, leur indestructibilité" . [2] Ce qui veut dire que c'est cet envol ou cette dispersion des lettres, avec tout ce dont ils témoignent, que c'est cette dissémination féconde, avec tout ce qu'elle contient de force et d'énergie créatrice pour l'avenir, que c'est tout cela qu'est censé suggérer le titre de "Commandement" et non pas, comprenonsle bien, le commandement biblique luimême.

En quelque sorte, semble nous dire ici Kirili, ce qui m'importe le plus en tant qu'artiste, ce qui importe le plus dans l'art, c'est le "cadre spirituel" qu'ouvre et déploie la fracture des Tables de la Loi, et non le contenu axiologique qui se trouve gravé dessus. Ainsi, ce qui prend le plus d'importance au regard de la création artistique, c'est la révélation de l'infinité des possibles à mettre en œuvre, c'est la sauvegarde de l'inépuisable potentiel de création, que recèle la seule lettre aleph (d'où Aleph, titre que Kirili donne à une autre de ses sculptures) et non pas l'ensemble des combinaisons des lettres de l'alphabet hébraïque effectivement réalisées comme suggère de le comprendre ce passage de Gershom Scholem sur la Kabbale que cite Edmund White dans son texte consacré aux Commandements : "[…] l'aleph, peuton dire, est la marque de tout son articulé, d'ailleurs les kabbalistes l'ont toujours considéré comme la racine spirituelle de toutes les autres lettres, incluant dans son essence l'alphabet tout entier et donc tous les autres éléments du discours humain." [3]

Et il en va évidemment de même de tous les autres titres : "Ivresse", "Noces", "Le Feu aux Poudres", etc. Tous ces noms, en effet, n'expriment pas l'œuvre comme représentation d'une expérience qui se tiendrait avant elle, ou devant elle, ou audessus d'elle ; ils n'expriment rien qui serait en relation avec l'activité créatrice tout en demeurant différent d'elle, en tant que "résultat". Leurs significations visent même à faire échec à la "représentativité" ou à "l'anthropomorphisme" supposée de l'œuvre (si tant est que celleci puisse y prêter le flanc). En d'autres mots, ils empêchent, quand on les entend comme il faut, le caractère mimétique qui risque toujours de s'attacher à la conception de la forme, de "cristalliser".

Ainsi, contrairement à ce qu'enseigne la parole des Evangiles, la lettre du titre chez Kirili est là pour vivifier l'œuvre d'art, car autrement celuici ne serait plus qu'une question de formes ou de matières, ou de composition des deux. De sorte qu'en rattachant l'œuvre à l'expérience créatrice, pulsionnelle et affective, qui lui a donné naissance et ne cesse de la rendre significative, le titre assure à sa façon les "noces" de la chair et de l'esprit. Comme l'exprime parfaitement Kirili dans son texte sur Barnett Newman, "Here one, sculpture blanche" : "le titre Ici […] traduit cette force de décision de l'artiste d'insistance du lieu : celui que subjectivise la sculpture." [4] Subjectiviser la sculpture : voilà bien, en effet, résumé en trois mots, le fond de l'affaire, le lieu et la formule, l'enjeu primordial, de la nomination ; car celleci assure la fonction primitive, quasi magique, presque "animiste", superbement incantatoire et profondément émouvante, de susciter la Présence avant sa capture ou captation possible par la machinerie objectivante de la représentation.

 

[1] Cité par D. Anfam, Abstract Expressionism, Londres, Thames and Hudson, 1990, p. 22

 

[2] A. Kirili, Statuaire, Paris, Gallimard, 1986, p. 32.

[3] Cf. Edmund White, « Les Commandements : les fontes mystiques d'Alain Kirili », trad. B. Hoepffner, in Catalogue Alain Kirili (exposition du 31 janvier au 5 avril 1999 au Musée de Grenoble), Paris, Ré-union des Musées Nationaux, 1999, p. 30.

 [4] A. Kirili, Statuaire, op. cit., p. 129.


Paul Audi est écrivain et philosophe. Parallèlement à ses activités
d'enseignant et d'éditeur, il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages,
consacrés pour la plupart aux rapports entre éthique et esthétique dans la
culture européenne.

 

 

 

 

 

 

 

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